Feeling Lucky

Labyrinthe de lumières et café sucré : une ethnographie sensorielle du casino

Gabrielle Lavenir, avec les contributions de Fariba Almasi, Adriana Cabrera Cleves, Diane Carru, Federica Chiusole, Mahdokht Ghorbani, Erin Lynch, Thomas Quarcoo Aduah

Deux visites au casino, dans des contextes très différents. La première sous les lourdes chutes de neige d’une fin janvier, et la seconde sous le grand soleil d’une fin d’après-midi de juin. La première en milieu d’après-midi un jour de semaine, et la seconde un samedi en fin d’après-midi et début de soirée. Les deux fois, une même feuille de route : observer, arpenter, discuter, comprendre, et absorber l’atmosphère de l’endroit en accordant une attention particulière à nos expériences sensorielles.

Notre groupe de huit étudiant.es et deux professeurs a mené ces visites dans le cadre du projet “Ethnographie des casinos” (EdC). Ce projet s’inscrit dans le programme de recherche sur le Jeu responsable à l’ère numérique supervisé par le Dr. Martin French au sein de l’Université Concordia à Montréal, et soutenir par le FRQ-SC. L’étude a pu s’appuyer sur le soutien des Pr. David Howes au Centre for Sensory Studies et Sylvia Kairouz de la Chaire de recherche sur le jeu, et fait partie des projets portés par l’Ethnography Lab de Concordia. L’ambition de l’EdC tient en quelques mots : proposer une ethnographie sensorielle de l’environnement du casino.

Avant d’aller plus loin, quelques mots sur la méthode de l’ethnographie sensorielle s’imposent. A première vue tautologique, la formule décrit en fait une priorité donnée aux sens, et en particulier aux sens autres que la vue, dans la collecte et l’interprétation des données ethnographiques (Sparkes 2009). L’anthropologie sensorielle, à laquelle la méthode est associée, met en avant le rôle profondément culturel des sens, porteurs de significations et médiateurs de l’expérience du monde social (Howes 2005). Les apports théoriques de l’anthropologie sensorielle sont nombreux, et nous n’en citons qu’un ici : l’explosion des stimuli sensoriels dans l”hyperesthésie’ du capitalisme tardif, dont le casino constitue un exemple privilégié (Howes 2005).

L’EdC prend pour objet l’expérience matérielle du jeu de hasard et d’argent et les sensations que le jeu suscite chez celles et ceux qui y participent. Les jeux de hasard sont des pratiques sociales qui se matérialisent dans des moments, des lieux, des interactions. A ce titre, elles constituent des expériences investies de significations et d’émotions par les individus qui s’y investissent. L’EdC trouve une inspiration évidente dans l’influent “Notes sur le combat de coqs balinais” : dans son analyse du jeu de hasard comme texte d’une culture, mais aussi dans sa description “épaisse” du bruit de l’arène et des visages des parieurs (Geertz 1972). Cette enquête met en avant la dimension sociale, matérielle et expérientielle du jeu, pour compléter les approches cognitives et psychologiques très représentées dans la littérature sur le jeu de hasard et d’argent. C’est à ce titre qu’une ethnographie sensorielle du casino présente de l’intérêt pour les sociologues, les anthropologues, et les ethnographes, mais aussi au-delà des disciplines pour les chercheur.ses qui travaillent sur les jeux vidéo (game studies) ou sur les jeux de hasard et d’argent (gambling studies).

Comme dans toutes les entreprises ethnographiques, nos visites au casino ont été ponctuées de remises en cause de nos représentations des casinos, de celles et ceux qui les fréquentent, et de la pratique des jeux de hasard. Nous présenterons trois pistes d’analyse à partir de ces petites surprises. Mais avant, il faut mentionner l’évidence : l’environnement du casino encourage à jouer. La surstimulation sensorielle suscite un état d’esprit à la fois euphorique et détaché : l’avalanche de lumières colorées clignotantes et de tintements des machines à sous, intensifiée dans les salles sans fenêtres aux plafonds bas peints en noir qui réverbèrent et aux moquettes épaisses qui absorbent. S’y ajoutent les efforts pour perdre les joueurs : dans l’espace, avec un plan labyrithinque et davantage d’escalators vers le haut que vers le bas, et dans le temps, sans horloge et sans fenêtre (sauf au rez-de-chaussée). Nous nous en tiendrons là, puisque cet effort délibéré de conception d’un espace pour pousser au jeu est très bien analysée par Natasha Dow Schüll dans Addiction by Design (2012).

Un premier élément notable : le calme relatif du casino. Ce calme est d’abord inattendu, vu nos représentations du casino comme espace de surstimulation sensorielle et de frénésie du jeu. Le lieu n’est bien sûr pas paisible. Les lumières et les sons remplissent les pièces, et les salles sont loin d’être vides même un mercredi après-midi d’hiver. Mais en déambulant dans le casino on relève un décalage entre l’agitation électronique des machines et les sièges vides, l’immobilité des joueur.ses, les pièces sombres, les reflux sonores là où les machines sont peu utilisées, la quasi-absence des bruits de voix, les couloirs neutres et la moquette un peu décolorée. Même un samedi soir d’été, la plupart des espaces du casino semblent presque assoupis, à l’exception notable de la piste de danse au rez-de-chaussée et de l’espace de paris destiné aux jeunes, avec tables collectives et animateurs. Partout ailleurs, le rythme effréné des lumières et des sons enclos dans des pièces sombres et tapissées génèrent simultanément des sensations d’urgence et d’endormissement. La quasi absence d’odeurs, la température fraîche et la douceur sucrée des boissons gratuites contribuent à apaiser les montées d’adrénaline.

Les gens aussi paraissent calmes. Pourtant, la plupart des conversations portent sur le sujet des pertes que chacun encaisse – un sujet qui pourrait réveiller les passions, mais qui est abordé avec détachement, voire amusement. Il semble que chacun cherche à éviter de manifester des émotions trop intenses. Plusieurs d’entre nous notont que les visages des gens assis devant les machines à sous sont impénétrables. On n’y décèle pas de sourire ou de larmes, on n’observe aucun accès de colère, et les rares cris de joie viennent des groupes de jeunes gens (par exemple après un succès à la Roue de la fortune). La majorité des joueurs.ses sont seul.es devant les machines à sous, et les tables de poker, baccarat et blackjack sont globalement silencieuses. On pense à ce que dit Goffman du comportement réservé des joueur.ses et au risque que pose les flux d’affects (flooding out) au cadre du jeu. Ces observations renvoient aussi au rapport aristocratique au jeu que décrit Gerda Reith : “dans la même veine [que la noblesse du XVIIè s.], les parieurs modernes démontrent leur force de caractère et se réalisent dans leur pratique du jeu : une dépense improductive, une activité en soi et pour soi” (2005, 146 ; traduction des auteurs). A ce comportement contrôlé fait écho un discours des joueur.ses sur les jeux de hasard qui minimise l’importance de l’argent. L’une d’entre nous entend un échange entre un croupier et un joueur : “Vous vous amusez bien ? — Oui, ça va bien. — Bien, comme vous gagnez ? — Non, bien comme je m’amuse !”

Un second élément notable : la forte différenciation des espaces, liée à celle des publics et des pratiques de jeu. Cette différenciation est inscrite dans l’aménagement du casino, qui propose une multitude de pièces et d’espaces aux fonctions et aux ambiance sensorielles distinctes. Le dernier étage, aux lumières tamisées et à l’ambiance sonore sobre, est consacré au poker. Les joueurs, majoritairement mais pas exclusivement des hommes, minimisent les stimuli sensoriels avec des lunettes noires, des écouteurs et des casquettes. Les nombreuses salles remplies de machines à sous ont des ambiances légèrement différentes : des lumières plus rouges dans la salle du sous-sol, des machines plus récentes dans certains espaces, d’autres avec des leviers mécaniques imitant les bandits manchots du siècle dernier. L’effort de personnalisation se poursuit dans une zone où une tablette permet de faire un test estimant le niveau individuel de prise de risque et recommandant des jeux appropriés.

Le casino cherche à diversifier sa fréquentation, notamment en ce qui concerne les jeunes. Arrêtons-nous un instant sur quelques-uns des espaces déjà mentionnées, mais en nous concentrant cette fois sur la manière dont leur ambiance sensorielle est conçue pour plaire aux vingtenaires. Il y a un rez-de-chaussée animé avec une piste de danse et de la musique les soirs de fin de semaine, et une zone dédiée aux jeunes avec tables collectives, jeux en version numérique, animateurs et mise de départ plus basse qu’ailleurs. La musique y remplace le bruit des machines, et au rez-de-chaussée une immense baie vitrée donnant sur la fontaine illuminée remplace les habituels murs aveugles. Pendant la deuxième visite, la piste de danse est pleine et la moitié de la foule semble avoir la vingtaine. Cependant, même ce samedi soir d’été, la majorité des gens semble avoir entre cinquante et soixante-dix ans aux machines à sous, et trente à quarante ans aux tables de poker, de baccarat et de blackjack. Les jeunes gens semblent concentrés, quoique pas exclusivement, dans les espaces qui leur sont dévolus par le casino. Par ailleurs, l’établissement met en avant dans ses campagnes de promotion son cabaret et son restaurant, présentés comme haut-de-gamme et sans doute destinés à attirer une clientèle légèrement plus âgée avec un capital économique et social plus élevé. Ces divers publics se côtoient dans des espaces sensoriels distincts.

Un troisième et dernier élément notable : le casino est un espace d’initiés. Nos déambulations dans le casino sont marquées par la confusion. Le plan est labyrinthique, les lumières éblouissantes, les règles des jeux de table inconnues, les chiffres et les cotes affichées partout mais difficiles à interpréter, la logique impénétrable des machines à sous. Il y a peu d’explications visibles : seules les machines à sous sont équipées d’un mode d’emploi, long et technique, auquel on accède par un des onglets à l’écran. Que les probabilités de gain soient invisibles n’est pas surprenant, mais mêmes les règles des jeux ne sont quasiment pas explicitées. L’organisation du casino ne semble pas chercher à clarifier les règles pour maximiser l’accès. Mais les gens qui jouent semblent familiers avec le fonctionnement des différents jeux. On n’entend personne demander d’explications aux nombreux.ses employé.es qui sillonnent les étages en constume fleuris. Plusieurs d’entre nous recevons des conseils au cours de discussion avec des joueur.ses, qui manifestent une forme d’expertise et de connaissance du casino. L’atmosphère familière renforce d’impression d’un espace d’initiés. Les gens occupent l’espace de manière informelle, rechargeant par exemple leurs téléphones dans les prises murales.

En attirant l’attention sur la dimension sensorielle et matérielle des jeux de hasard et d’argent dans le contexte dédié du casino, l’EdC veut apporter une perspective supplémentaire à la littérature sur le sujet. Elle se détache des approches cognitives et psychologiques et des études sur l’addiction, très représentées dans la recherche sur les jeux de hasard et d’argent. Il va sans dire que ces travaux ont une importance capitale dans une perspective de santé publique. Mais, dans le cadre de l’EdC, il n’est pas question d’arracher le voile, c’est-à-dire de révéler les illusions, les manipulations, les erreurs de calculs et les croyances irrationnelles des joueur.ses. A l’inverse, il est question ici de chercher le sens du jeu de hasard en tant que pratique sociale. Il est question, en un mot, de comprendre ce qui se passe quand les gens jouent.

Références

Geertz, Clifford. « Deep Play: Notes on the Balinese Cockfight ». Daedalus 101, no 1 (1972): 1-37.

Howes, David, éd. Empire of the Senses: The Sensual Culture Reader. Oxford ; New York: Berg Publishers, 2004.

Reith, Gerda. The age of chance: Gambling in western culture. Psychology Press, 2002.

Sparkes, Andrew C. « Ethnography and the senses: challenges and possibilities ». Qualitative Research in Sport and Exercise 1, no 1 (1 mars 2009): 21-35.