ETHNOGRAPHIE SENSORIELLE AU CASINO DE MONTRÉAL

Par Diane Carru

Cela fait maintenant plus d'un an que je participe à l'ethnographie sensorielle du Casino de Montréal. Pourtant, quand je lis mes notes de terrain, je me souviens encore de ce moment. Difficile d'oublier ce lieu entièrement conçu pour impressionner le visiteur, submerger ses yeux et ses oreilles, surcharger ses sens au point de perdre le contrôle. Mes notes de terrain capturent bien cet état sensationnel. Ils sont éparpillés dans les notes de mon ancien smartphone. Les phrases courtes et très descriptives, prises sur place, s'enchaînent parfois sans trop de sens. A partir de ces notes de terrain, j'ai essayé de reconstituer mon étrange voyage au casino.

Nous arrivons en petit groupe, une fin d'après-midi de janvier. Entrer au casino ce soir-là est déjà un choc sensoriel en soi. Du monde extérieur vide, engourdi par les épaisses averses de neige, nous passons à l'univers bruyant et pailleté du casino. L'un des éléments les plus captivants lorsque nous entrons dans le bâtiment est l'architecture du hall central. Il se compose d'escaliers mécaniques entrecroisés qui montent à perte de vue et s'ouvrent sur des étages remplis de machines, de bars, de salles et de tables de jeux. La configuration de cet espace donne l'impression qu'on peut toujours aller plus haut. En fait, les escaliers mécaniques montent, mais pas descendent. Il est même difficile de trouver les escaliers discrets qui permettent de revenir aux niveaux inférieurs, encourageant les visiteurs à se perdre dans les étages supérieurs. L'architecture de cet espace reflète les représentations populaires du jeu, avec le symbolisme du "haut" que l'on veut faire durer. Les spécialistes du marketing de cette expérience se concentrent sur les “hauts” émotionnels plutôt que sur les “bas”. On nous vend l'espoir que lorsque nous quitterons le casino, nous serons “plus élevés " qu'à notre arrivée (en termes de gains). La descente, étant basse, est une dépression contre laquelle l'architecture du casino tente de lutter.

La grande majorité des sons perçus dans le casino proviennent des machines à sous. Dans certaines salles réservées à leur usage, le mélange chaotique de jingles, de sonneries et de tintements de pièces se brise comme une vague qui sature mon ouïe. Contrairement au reste du casino, les plafonds de ces chambres sont bas et il y a peu de lumière. L'opacité de cette atmosphère est transpercée par les écrans des machines, dont les images aux couleurs vives défilent à toute vitesse. Cette stimulation sensorielle intense provoque des poussées d'adrénaline occasionnelles. Mon niveau d'excitation intérieure semble être en décalage avec l'attitude détachée et nonchalante des initiés. Les joueurs autour de moi sont totalement absorbés dans leur jeu, presque complètement immobiles. Dans ces salles, le mouvement est numérique, concentré sur l'écran des machines. Les sensations sont internes et chimiques, diffusées en gouttelettes à chaque mise renouvelée en appuyant simplement sur un bouton.

Je sors de l'atmosphère pesante des machines à sous pour aller regarder les jeux de table, où l'ambiance est plus théâtrale. Roulette, craps, baccarat, blackjack, roue de la fortune these ces jeux sociaux rassemblent de petits groupes d'où s'échappent exclamations, rires et parfums. Cet espace contraste avec l'atmosphère mécanique des salles de machines à sous. Le mouvement est constant et fluide: les croupiers distribuent habilement leurs cartes, la roue de la roulette tourne rapidement, les gens vont et viennent à différentes tables. Ici, les bruits sont subtils: le lancer d'une paire de dés, le cliquetis de la roue de la fortune, le cliquetis des jetons traînés sur le velours vert. L'excitation est légère et vertigineuse, comme une coupe de champagne pétillante. Ces salles sont faites pour s'amuser et pour montrer que vous vous amusez (que vous gagniez ou non). Je suis rapidement submergée par les jeux dont je ne connais pas les règles et les énormes sommes d'argent qui disparaissent sous mes yeux. Pourtant, je ressens l'envie de participer, de parier. Il y a quelque chose de frustrant à regarder ces scènes de l'extérieur. C'est un mercredi après-midi de janvier, et d'après mes notes de terrain, je me demande à quoi ressemblerait l'atmosphère un samedi soir de juillet.

Je n'ai pu prendre qu'une seule photo à l'intérieur du Casino de Montréal: l'escalator menant à la salle de poker. Il est encastré dans un tunnel sombre rayé de néon rouge qui donne l'impression d'être propulsé vers le haut. Encore une fois. Je vais d'un monde à l'autre: c'est un espace à part dans le casino, au propre comme au figuré. L'ambiance y est sobre et sérieuse. Pas de rire, pas d'applaudissements, pas d'exclamation. Les joueurs essaient de minimiser leur contact sensoriel avec le monde extérieur: casquettes, lunettes de soleil, écouteurs—tout est fait pour cacher ce qu'ils ressentent, pour empêcher les autres de “sentir” leur main. Le mouvement entoure les joueurs, mais ils restent stoïques. Les serveurs sortent du bar sur le côté et circulent constamment entre les tables. Derrière une barrière de gens qui regardent les matchs et se parlent. Les écrans surélevés diffusent en continu différents sports. Les joueurs, cependant, limitent leurs mouvements et leurs mots au jeu, à travers les cartes et les jetons: parier, appeler, vérifier, plier.

Vers dix heures, je redescends dans le hall, où plusieurs membres du groupe attendent déjà près du vestiaire. Le temps passait vite, et à part pour chronométrer mes notes de terrain, je n'ai pas souvent pensé à vérifier ma montre lors de notre expédition. Je suis assez soulagé de quitter ce labyrinthe vertigineux et de retrouver le monde extérieur recouvert de neige fraîche. En entrant dans le taxi, je me dis qu'il est curieux de penser que cet endroit ne fermera pas ce soir. Comme un hôpital ou un aéroport, le casino reste ouvert 24 heures sur 24 (ce travail de terrain a été effectué avant la pandémie, qui a contraint le casino à fermer ses portes). Alors que nous nous éloignons du bâtiment, à l'intérieur, les machines à sous continuent de sonner et de carillonner, une autre partie de poker commence, les roues continuent de tourner, et ainsi de suite, comme un spectacle sans fin dont nous étions les spectateurs momentanés.

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